Mathilde Blais Tétreault et Janosh/crédit photo Tribuna Lusitana TV
Mathilde Blais Tétreault et Janosh/crédit photo Tribuna Lusitana TV

Le pari de Mathilde

L’an 2020 en aura éprouvé plus d’un, dont la cavalière Mathilde Blais Tétreault, qui a dû mettre fin à sa saison de compétition sur le circuit de Floride, en février dernier, en raison de fractures aux poignets. Malgré cela, elle est d’avis que les astres sont alignés pour elle : l’annonce du report des Jeux Olympiques de Tokyo lui donne des ailes, lui permet « d’acheter du temps »; l’espoir d’y porter les couleurs de son pays renaît. Et pour y parvenir… elle fonce tête première!

Par Carolyne Ann Boileau

Au moment où nous écrivons ces lignes, Mathilde vient d’arriver en Floride afin de compétitionner au Winter Equestrian Festival à Wellington, un événement qui s’étire sur 12 semaines. Mais avec la pandémie qui sévit et ses clients qui resteront au pays, pourquoi vouloir monter à cheval sous les palmiers à tout prix? La réponse vient de ses tripes : «  Je veux réaliser mon rêve. Je veux participer aux Jeux Olympiques. Je n’ai qu’une petite chance, mais je vais la saisir », dit-elle, la voix déterminée et remplie d’espoir. Le report d’une année du plus grand événement sportif sur la planète a ainsi permis à Mathilde de « rebrasser les cartes », les siennes et celles de Fedor, un hongre de 10 ans appartenant à sa sœur Laurence.

Un cheval d’exception

Fedor, surnommé Fritz dans l’écurie, avait 6 ans quand Mathilde l’a repéré dans une ferme aux Pays-Bas. De son propre aveu, elle dit qu’il a capté son attention entre autres parce qu’il avait un physique et un pedigree similaires à son cheval Janosh, pour qui elle voue un amour inconditionnel. « Laurence est venue essayer Fedor lors d’un voyage éclair. Elle l’a bien aimé, mais elle n’était pas convaincue à 100 % qu’il était le bon partenaire pour elle. J’ai fini par la persuader de le prendre. On a alors établi un plan de match parfait : elle le monterait pendant deux ans, puis elle et moi allions ensuite échanger nos chevaux temporairement. Je monterais Fedor et elle, Utah, le cheval avec lequel j’ai fait les classes de Grand Prix U25. »

Mathilde Blais Tétreault et Fedor/crédit photo Daphné Houle
Mathilde Blais Tétreault et Fedor/crédit photo Daphné Houle

À l’ouvrage, Fedor répond présent. Très bien, même! En peu de temps, il a révélé sa vraie nature d’athlète. « Je dois avouer qu’il est meilleur que je ne le pensais. Il se développe bien au-delà de mes espérances. Le passage et les half steps sont faciles pour lui. Il se porte tout seul. Il est énergique et très puissant; il a un talent exceptionnel », affirme Mathilde. Au sol ou dans son box, elle le décrit comme étant calme et réservé. « Il ne prend pas beaucoup de place dans l’écurie. C’est un gros toutou », ajoute-t-elle.

Techniquement, le troc entre Laurence et elle aurait dû prendre fin déjà. À voir son cheval ainsi transformé ne donne-t-il pas le goût à Laurence, justement, de reprendre son bien? « Ma sœur est complice de mon rêve olympique, stipule Mathilde. Je n’ai jamais cessé de considérer Fedor comme étant son cheval. Il l’est. Qu’elle me le prête encore est un beau cadeau. Je lui suis très reconnaissante.

Laurence et Mathilde Blais Tétreault avec Utah/crédit photo Daphné Houle
Laurence et Mathilde Blais Tétreault avec Utah/crédit photo Daphné Houle

Direction Sunshine State

Fin novembre, Mathilde et Fedor seront rendus en Floride. Là-bas, elle risquera tout et investira beaucoup d’argent dans ce périple. Sans visa lui permettant de travailler sur place ni la présence de ses clients réguliers qui resteront au Québec cet hiver, la fille aînée du clan Blais Tétreault consacrera donc tout son temps à l’entraînement de Fedor, sous la houlette de Brittany Fraser-Beaulieu, et aux compétitions. Pour espérer se tailler une place au sein de l’équipe canadienne, Mathilde devra se surpasser et exécuter de superbes reprises de dressage de niveau Grand Prix, où le tandem en sera à ses débuts.

Mathilde comptait sur la saison 2020 pour enregistrer ses premiers scores, mais un accident lors d’un match de polo organisé pour une association caritative l’a clouée dans un hôpital floridien et contrainte à vivre une période de convalescence. On dit bien « contrainte », car qui connait Mathilde sait que cette fière compétitrice née sous le signe du verseau est une bombe d’énergie. « Je monte de huit à neuf chevaux par jour, je fais de la course à pieds, je vais au gym, bref, je n’arrête jamais, dit-elle de son propre aveu. Cet arrêt forcé s’est néanmoins révélé bénéfique, souffle-t-elle à demi-voix, comme si elle était gênée de nous faire cette confidence. Cette pause a fait du bien à mon corps. Avec des tiges et des vis de métal dans mes deux poignets, je ne pouvais pas faire grand-chose. J’étais juste bonne à enseigner! », dit-elle semi-sérieuse. Déjà éprouvée par cet accident malheureux, Mathilde, comme tous les cavaliers québécois, a aussi été dans l’impossibilité de concourir chez nous en raison de la pandémie de coronavirus, qui ne montre aucun signe de ralentissement. Cet appel pour la Floride n’est donc pas un caprice, mais une nécessité absolue : il lui faut à tout prix se faire voir et briller dans la carrière de dressage pour espérer représenter le Canada à Tokyo. « J’assume tous les risques. Je ne veux jamais dire, un jour, « j’aurais donc dû ». Ça fait 20 ans que je me prépare pour ce moment », dit-elle. Et peut-être même un peu plus…

Ses débuts en selle

            La cavalière âgée de 28 ans en a fait du chemin depuis qu’elle a grimpé sur le dos de Candy, un poney pinto, et de Mister T, avec lequel elle a fait des compétitions de saut d’obstacles. Le milieu équestre était inconnu de son père, Jean-Guy, tandis que sa mère, Joane, ne montait plus à cheval depuis plusieurs années quand elle a initié sa fille aînée à l’équitation. Le premier cheval familial était un haflinger de 4 ans nommé Whippet. Mathilde reconnaît que l’association cavalière débutante-jeune cheval n’était pas idéale. Mais son entraîneur du moment faisait du dressage et Whippet montrait de belles aptitudes pour cette discipline. Mathilde a donc commencé jeune à vouloir se spécialiser. Elle se souvient d’ailleurs très bien du jour où le dressage est devenu sa passion. C’était en 2003, au Championnat nord-américain pour jeunes cavaliers à Bromont. Alors que tout le monde était massé dans les estrades pour regarder les épreuves de sauts, Mathilde, elle, n’avait d’yeux que pour les chevaux performants en dressage.

Huit ans plus tard, elle participait pour la première fois sur le circuit qui l’avait tant fait rêvée : les Young Riders. À bord de Michelangelo, un hongre d’origine suédoise, elle fait très bonne figure. Le duo culmine en 2013, alors qu’il remporte deux médailles d’or; l’une en équipe, l’autre individuelle. Mathilde est gonflée à bloc : monter à cheval est plus que jamais ce qu’elle désire faire de sa vie professionnelle. À cette époque, Mathilde avait accès à un entraîneur de renom, Albrecht Heidemann, que Joane avait embauché pour faire évoluer sa fille, mais aussi plusieurs autres jeunes cavalières de talent qui excellent aujourd’hui. Le partenariat avec Heidemann a pris fin ultérieurement, mais d’autres opportunités se sont rapidement présentées à Mathilde. Pour vivre sa passion, elle a dû sortir de sa zone de confort à quelques reprises afin d’aller perfectionner son art en Ontario, aux États-Unis et en Europe.

Depuis trois ans, Mathilde fait des allers-retours entre le Québec et la Floride. Chez nous, elle habite un appartement du Plateau Mont-Royal avec Renaud Dragon, son chum des 10 dernières années. Quand elle n’est pas à l’écurie, au gym ou en train de parcourir les rues de son arrondissement à la course, Mathilde se réfugie dans sa cuisine, où elle aime créer des mets avec les aliments de saison. « Je ne suis jamais de recette et je ne mange pas beaucoup de viande, mais j’adore cuisiner », dit-elle. L’hiver, elle prend d’assaut la cuisine de la maison familiale, située à quelques minutes en voiture du site de compétitions. Il est prévu que son amoureux vienne la rejoindre le temps de quelques week-ends. En 2021, on devine que ses encouragements seront plus que bienvenus étant donné les objectifs de sa douce. Mais force est de constater qu’avec sa détermination et ses tripes, Mathilde ira loin. Jusqu’ici, son destin semble constellé d’étoiles… dont une s’appelle Fedor.

Un clan tissé serré

Mathilde attribue à chaque membre de sa famille une part de son succès.  Chacun y joue un rôle différent, quoique complémentaire, faisant d’elle la jeune femme déterminée qu’elle est devenue aujourd’hui. On la sent admirative quand elle parle de Jean-Guy, son père, qui passera l’hiver avec elle en Floride. « Mon père est maintenant retraité. Il voit à la logistique, il conduit la remorque, il m’aide à m’installer sur le site et il m’appuie sans cesse. C’est une force tranquille, affirme Mathilde. Ma mère, c’est la femme d’affaires de la famille. Elle m’a transmis le goût de diriger une entreprise et elle me guide dans presque toutes les sphères de ma vie. Elle sait aussi m’adresser des critiques constructives. Elle ne m’impose rien; elle me laisse toujours prendre mes propres décisions. Je lui suis très, très reconnaissante. » En sa sœur Laurence, elle trouve une fidèle complice. D’ailleurs, la benjamine du clan aimerait devenir vétérinaire. Voilà qui serait bien pratique étant donné qu’ils sont propriétaires de plusieurs chevaux! Cet hiver, alors que Mathilde partira à la conquête de ses rêves, gageons que c’est tout le clan qui retiendra son souffle. On l’a compris, la recette du succès chez les Blais Tétreault tient à un ingrédient hors prix : la famille.

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